La polycrise mondiale & le sens social de notre profession — échelle : XL
Merci Emilio pour la relecture <3 Lien vers le podcast !
Tout craque. Et pourtant, la machine continue - s'accélère même.
L'architecture n'y échappe pas — mais sa crise n'est qu'un épiphénomène. Ce qui se joue, c'est plus large : un logiciel collectif d'usage du monde qui arrive en butée, et une société qui tend a le verrouiller davantage plutôt que de le faire évoluer. Si l'on veut faire évoluer notre rôle social, il s'agit d'abord de comprendre ce contexte — ses paramètres, ses verrous, ses lignes de fuite — pour agir réellement au service du commun, et non pas seulement dans les marges de ce qui est déjà permis.
Dans les épisodes précédents, on a zoomé sur notre profession "sous l'eau" (échelle M), puis sur les mécanismes plus intimes qui nous y maintiennent (échelle S). Ici, je dézoome — parce que si on ne comprend pas la situation, on ne saura ni sur quoi, ni contre quoi, agir.
Résumé des épisodes précédents
On a commencé par regarder la profession de l'extérieur (M) : un métier asphyxié par un marché instable, une filière béton verrouillée par des normes et des logiques de rente, des responsabilités disproportionnées absorbées en silence. On produit de la valeur — d'autres la captent. On porte le risque — d'autres encaissent la rente.
Puis que ce nœud se miniaturise en nous (S) : par la passion qui justifie le sacrifice, par les modèles qui rendent l'exploitation désirable, par les conditionnements qui individualisent ce qui est collectif, par la dépendance matérielle qui verrouille le reste. Ce n'est pas un manque de volonté. C'est un système, pas un défaut individuel.
Un nœud — serré, structurel, qui se loge en nous.
Observons a présent dans quel contexte (XL) s'insèrent nos situations.
III. Une société en crise, ou la crise des récits
D'un point de vue global, la crise de notre profession n'est qu'un épiphénomène, un remous d'une secousse plus profonde : une crise de la culture occidentale, de notre logiciel collectif d'établissement de notre rapport au monde — aujourd'hui libéral, capitaliste, individualiste — fissurant de toutes parts, compromettant la survie du vivant et de nos milieux.
Notre "logiciel collectif d'établissement de notre rapport au monde" est la somme d'une culture commune, tissée d'innombrables éléments, récits, aboutissant en un système d'idées et de valeurs donnant un sens au monde, orientant l'action et justifiant un ordre social "naturel" : notre récit collectif, idéologie dominante, - un paradigme. Notre espèce fait des récits ses fondations culturelles communes — argent, nations, religions, histoire... ("Homo fabulator", Molino, 2003)[1]
Analyser cette crise du récit dominant (néolibéral) permet de comprendre plus clairement où et comment nous pouvons renouer avec nos fonctions et compétences d'utilité sociale, tels des acupuncteurs et narrateurs prospectifs au service de l'évolution de ce récit et de nos structures sociales.
Ce logiciel culturel manifeste un environnement matériel, et une projection du futur qui nous embarque tous, et en voici l'analyse de son état actuel, et de ses racines historiques, politiques et sociales.
État des lieux : la polycrise
Nous sommes dans un moment où l'histoire donne des signaux glaçants d'une polycrise : franchissement de 7 des 9 limites planétaires, effondrement du vivant, accroissement d'inégalités abyssales, augmentation des guerres et des tensions géopolitiques, montée fasciste un peu partout — et un retour de signaux faibles précédant la dernière Grande Guerre : boucs-émissaires, durcissement sécuritaire, censure plus ou moins assumée, contrôle de l'information, attaques sur les contre-pouvoirs, expulsions/ségrégations, et inertie sociale face à l'horreur "normalisée".[2]
Bien documentée par la collapsologie (Servigne, 2018)[3], qui montre la fragilité d'un système globalisé interdépendant, vulnérable face à la raréfaction de sa ressource principale, l'or noir (Auzanneau, 2015)[4], il semble inéluctable que notre système instable court aux crises et à l'effondrement.
Face à ce contexte instable, l'idéologie la plus rassurante — du moins, la plus plébiscitée — semble celle de la conservation de l'ordre établi. Voire même la rétrogradation vers un ordre antérieur.
Cet élan autoritaire, mû par la perception d'insécurité et d'instabilité d'un ordre social en danger, justifie l'accroissement sécuritaire de l'État pour contrer les effets de ces changements — des tensions sociales — sans en traiter les causes.
Si cette stratégie peut sembler aux antipodes de la souplesse et de l'expérimentation requises par un changement de civilisation, elle perdure sans doute parce qu'il n'existe que peu, ou si mal étayés, de contre-récits cohérents, systémiques, actionnables, à opposer à ce qui ressemble bien à un monopole de plus : celui de l'écriture de notre récit collectif.
Les fissures du récit hégémonique
L'idéologie dominante : une "croissance infinie dans un monde aux ressources finies" bien verrouillée
Le cœur de la doxa néolibérale repose sur une injonction paradoxale : celle d'une injonction d'accroissement infini dans un monde aux ressources finies. Cela se traduit par une "optimisation perpétuelle de la performance à des fins d'accroissement de richesse au bénéfice d'une minorité".
L'enrichissement, quel qu'en soit le prix social, politique et environnemental, nous mène vers l'épuisement de nos ressources, l'extinction de notre espèce.
Cette idéologie, bien verrouillée par ses institutions (écoles, normes, culture, marchés, médias), maintient et reproduit l'ordre établi.
Rousseau (1762)[5] identifiait déjà qu'un régime social (et ses institutions) produit des types humains — des usages du monde caractéristiques, et pas seulement des opinions.
Mais une idéologie ne tient pas seule dans le vide. Elle a des racines — et ces racines sont plus vieilles que le néolibéralisme. Pour comprendre le logiciel, il faut remonter à son système d'exploitation originel.
La matrice de l'idéologie dominante : l'impérialisme
Historiquement, l'origine de notre récit actuel (capitaliste, néolibéral) est le fruit d'une idéologie plus ancienne : l'impérialisme.
La promesse de l'idéologie impériale, c'est la paix et la prospérité au nom du progrès. Le prix à payer est la sécurité — autrement dit "l'ordonnancement et le contrôle des populations, présentés comme leur protection" (Foucault, 2004)[6].
S'il est indéniable qu'au cours de ces deux derniers millénaires l'humanité ne s'est jamais autant développée d'un point de vue démographique, économique, civilisationnel, cela s'est toujours fait par l'imposition de la force des puissants sur les faibles - même sous le communisme. Empire romain, Église, monarchies, bourgeoisie, Napoléon, Mao, Staline, Macron : le pouvoir et la richesse sont concentrés par une minorité, exponentiellement toujours plus puissante.
Une dynamique qui, jusqu'à nos jours, change d'habits sans changer de nature : la concentration du pouvoir. Aujourd'hui, Oxfam rappelle que les 1 % les plus riches possèdent plus de richesse que les 95 % les plus pauvres.[7] Si je me permets le parallèle historique, l'Ancien Régime aussi reposait sur une couche dominante : clergé et noblesse pèsent de l'ordre de 1–2 % de la population, mais structurent l'accès au sol, au statut, au pouvoir, à la rente des 98 % restants.[8]
C'est ce que Marx a rendu impossible à "ne pas voir" : la question de classe, comme une structure, une géométrie qui persiste — une minorité qui capte le surplus, organise la dépendance des autres, puis fabrique le récit qui rend cette domination "naturelle" (mérite, ordre, civilisation, sécurité, progrès). L'appropriation du pouvoir par une élite, quelle que soit l'époque, quel que soit le costume.
L'impérialisme n'est pas seulement un modèle de pouvoir politique (centralisé, vertical, élitaire), c'est avant tout une idéologie de domination qui redescend jusque dans l'intime, conditionnant et colonisant nos regards. Le bien sur le mal, l'esprit sur le corps, les idées sur les émotions, le père sur sa famille, l'homme sur la femme, l'humain sur la nature, le patron sur ses salariés, le président sur sa nation, le Nord sur le Sud, les blancs sur les autres, etc.
L'empire en tant que logiciel est une monoculture d'idées, guidée par un esprit rationnel antisocial, asphyxiant lentement les populations et nos milieux sous son joug au bénéfice d'une minorité oligarchique, dominante et oppressive.
Et l'architecture dans tout ça ?
Elle n'est pas "à côté". Elle matérialise les récits dominants : elle rend un ordre visible, habitable, durable. Et son rôle social a varié avec les régimes — sans jamais cesser d'être un levier de gouvernement.[9]
Ancien Régime : l'architecte comme bras savant du souverain (représenter, ordonner, monumentaliser : palais, places, axes, cathédrales, fortifications).
Révolution / bourgeoisie industrielle : l'architecture devient aussi outil d'industrialisation et de discipline (fabriques, casernes, hôpitaux, écoles), et de mise en valeur foncière (boulevards, gentrification, spéculation).
XXe siècle : l'État-providence et ses grands récits (logement social, équipements) cohabitent avec la planification fonctionnelle (zoning, infrastructures) — puis la ville-franchise.
Aujourd'hui : mise en concurrence des territoires, "ville-plateforme", production de valeur immobilière, et capture des décisions par finance / promoteurs / normes.
Il y a eu des bifurcations (et elles comptent) : des moments où l'architecte se pense au service des communs — coopératives, autogestion, municipalismes, mouvements de l'habitat, pratiques situées. Mais le cœur du problème reste là : dans une société de classes, la forme bâtie distribue du pouvoir (accès, séparation, visibilité, rente). Réinventer notre rôle social, c'est donc aussi choisir quel pouvoir on rend possible — et pour qui.
Pourtant, ce logiciel millénaire a été régulièrement "mis à jour" et a évolué au fil des âges :
La longue guerre des récits
Ces récits — ou paradigmes culturels — qui régissent notre rapport collectif au monde, fluctuent, fissurent, se brisent et mutent au fil du temps. Trois dynamiques semblent en orienter l'évolution :
La première est la domination : l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs, qui cherchent à étouffer celle des vaincus — hérétiques, dissidents, révolutionnaires, indigènes, libres-penseurs. L'impérialisme use la force pour s'imposer, craint la diversité des visions du monde, cherche à effacer les identités des lieux et des cultures pour les uniformiser, faciliter leur exploitation au bénéfice des flux marchands de la globalisation (Krenak, 2019). Pacôme Thiellement (2023)[10] recoud patiemment les marges de cette histoire opprimée pour nous en restituer le tissu populaire et libertaire. Changer le récit qu'on se fait du passé change la perspective qu'on se fait du futur. Et si les esprits libres sont toujours admirés par la postérité, c'est peut-être pour mieux les mettre à distance ?[11]
La deuxième est l'alternance des paradigmes culturels. Harari (Sapiens, 2011)[12] identifie une dynamique civilisationnelle d'alternance entre phases conservatrices et phases progressistes — Moyen-Âge vs Renaissance, Lumières vs Restauration, république vs fascismes. Chacune d'elle intègre un nouveau rapport et usage du monde, qu'il appelle "paradigme culturel". Il rappelle que les paradigmes sont instables, et ce qui paraît inévitable ne l’est jamais pour toujours.
La troisième, c'est l'accélération (Rosa, 2010)[13] : notre société s'emballe à un rythme si fulgurant qu'il désynchronise nos capacités d'appropriation — individuelles, collectives, démocratiques. Elle rend la transformation simultanément urgente et plus difficile à habiter, et accroît les écarts-type (climatiques, économiques, idéologiques...) vers des seuils de rupture, créant un contexte pré-insurrectionnel que plusieurs institutions de référence documentent déjà (armées US/UK/DE, ONU, OCDE) : notre siècle est une charnière civilisationnelle (Hamant, 2024)[14].
Comprendre la lutte de nos histoires et récits — oscillant entre paradigmes opposés dans une accélération de plus en plus instable — c'est comprendre que ce qui semble pris pour acquis dans notre paradigme actuel ne le sera pas demain : que le fascisme vers lequel le monde se précipite est historiquement voué a n'être que temporaire, à l'opposé de ce qui va le remplacer - une période progressiste.
Si on analyse la situation actuelle avec ce prisme : la Vème République, une démocratie ?
Revenons a nos jours avec ce prisme de lecture de la dynamique civilisationnelle occidentale des deux derniers millénaires. On se rend compte que ce logiciel impérial vertical ne s'est pas dissous "par magie" avec la démocratie : il s'est reconfiguré.
D'un point de vue historique, la démocratie est une organisation sociale "jeune", instable, au fonctionnement cahoteux, vivant de crise en crise. "Un mauvais système, mais le moins mauvais de tous les systèmes" (Churchill, vers 1947 — paraphrase)
La structure de pouvoir verticale perdure aujourd'hui dans notre démocratie : la Vème République, un projet d'organisation du pouvoir porté par un général, aboutit à un régime centré autour d'un individu. Si l'intention était louable — donner les moyens d'agir vite et bien par rapport à une IVème République minée par l'immobilisme parlementaire — l'un de ses présupposés est pourtant extrêmement naïf, voire problématique : supposer que la concentration des pouvoirs est au bénéfice de tous et que parviennent au pouvoir présidentiel les personnes providentielles. Alors que la sur-présidentialisation fabrique de la décision autoritaire, fragilise les contre-pouvoirs et, à terme, rétrécit le commun (Rosanvallon, 2016).
Nos aïeux sont morts pour chasser la monarchie impérialiste à la Révolution et résister au fascisme durant la Seconde Guerre mondiale, mais sa dynamique antisociale revient sans cesse par la fenêtre, normalisée par nos imaginaires colonisés et nos conditionnements culturels archaïques.
La démocratie, ou l'inertie du changement critique
Bien qu'héritée de l'Antiquité grecque il y a deux mille ans, la démocratie n'a été pratiquée, avec interruptions, que depuis à peu près deux siècles (depuis 1789) — ce qui est relativement "jeune" d'un point de vue historique, et explique en partie son instabilité chronique, qui ne semble évoluer qu'au fil des crises, par rapport de force, dos au mur. Il n'existe pas encore de méthode pour la faire évoluer de manière structurée, scientifique, démocratique, progressive.
La démocratie évolue malgré tout — principalement au fil des mouvements sociaux. L'État social améliore très significativement les conditions de vie de la majorité — pourtant, un élément perdure : son antique structure verticale de pouvoir héritée de la logique impérialiste. La caste bourgeoise a remplacé l'aristocratie en 1789.
On observe encore aujourd'hui une oligarchie fonctionnelle, une élite minoritaire dotée d'une forte capacité de cadrage et de leviers (économique, médiatique, réglementaire, protection) orientant les priorités, fixant les paramètres du débat. Ralentissant ou accélérant les réformes selon ses intérêts, via ses intermédiaires, lobbys.
Prenons l'exemple de la "taxe Zucman" récente : elle n'a pas été rejetée par un Sénat neutre, mais par la convergence de quatre leviers — exécutif, chambre haute, lobbying patronal et cadrage médiatique — qui ont converti un impôt plancher sur 0,01 % des fortunes en une "menace pour l'économie", jusqu'à l'enterrer puis à le détricoter en version inoffensive (Le Monde, février 2025)[15]
Il apparaît de plus en plus clairement que le monde des affaires et de la politique sont tous deux issus de la même classe sociale bourgeoise, verrouillant l'accès au sommet du pouvoir "démocratique" (Branco, 2019)[16], et que le capitalisme bascule dans sa forme autoritaire lorsque les mécanismes démocratiques deviennent un obstacle à la rentabilité des classes dominantes (Guérin, 1936)[17].
Les institutions verrouillent bien le récit hégémonique au service d'une classe dominante.
Le verrouillage des canaux de nos récits communs
D'accord. Mais un récit ne se verrouille pas avec des idées — ça se verrouille avec des infrastructures, des "organes" sociaux. ça circule par ses "tuyeaux". La vraie question devient alors : par où circule ce récit ? Et qui en contrôle le débit ?
La réponse est plus vaste que "les médias". Ce sont tous les canaux qui fabriquent nos imaginaires qui véhiculent la culture impériale : éducation, écoles, publicité, plateformes, cinéma, musique, séries, jeux vidéo, culture de masse, industries du divertissement, et même l'urbanisme quotidien — l'infrastructure matérielle de ce qu'on trouve "normal".
Les médias sont un morceau du système : important, mais pas seul. Ils sont surtout un nœud où se croisent le capital, l'émotion, la vitesse, et l'agenda politique — la pointe la plus visible de l'iceberg ? Analysons ce fragment comme révélateur de la dynamique de privatisation qui parcourt notre culture colonisée.
Les médias, garde-fou public du pouvoir hégémonique
Les médias sont en principe le "quatrième pouvoir" supposé veiller sur les trois autres (exécutif, législatif et judiciaire) et permettant d'en dénoncer les abus, de garantir aux citoyens la liberté d'information et de pensée. Mais ils ont été transformés par deux secousses : la privatisation des médias et les réseaux sociaux, éloignant l'information journalistique qualitative et vérifiée du débat public du XXème siècle. Polarisant les opinions dans une dynamique qui n'a cessé d'accélérer le verrouillage des canaux de contre-récits, nécessaires pour proposer d'autres usages et récits que la doxa néolibérale.
Privatisation des médias : qui raconte, et au nom de quoi
Aujourd'hui, en France, dix oligarques possèdent 95 % des médias privés (Acrimed/Diplo 2025)[18], représentant 56,5 % des parts d'audience TV (32 % pour le public, 11,5 % divers). La part du média public n'a cessé de décroître au fil de ces dernières décennies.
Cette concentration ne privatise pas seulement la vérité, mais surtout son cadrage : peu d'espace d'expérimentation, de débat de faits, d'information vérifiée utile au débat public — des chaînes d'opinion offrant un traitement médiatique polémique, des émotions en flux, une dramaturgie d'opinions, des breaking news sans contexte ni mémoire. Bolloré l'admet dans une interview : "Je me sers de mes médias pour mener mon combat civilisationnel [d'extrême droite]." (Beaufils, 2022)[19]. Ce cadrage idéologique opère sur des audiences désormais significatives, structurant l'agenda des débats de société.
Ce traitement médiatique a pour but d'alimenter le spectre d'une "menace intérieure"[20] — alors même que la délinquance n'a pas augmenté depuis 1980[21], mais que le sentiment d'insécurité, lui, a explosé — afin de permettre aux responsables politiques de droite et d'extrême droite de se présenter comme les sauveurs contre un péril imaginaire, alimenté par eux-mêmes, ad nauseam (De Bure, 2024).
Du côté du discours public, le pouvoir confisque la parole en s'affranchissant du réel, des faits — via mensonges, renversements accusatoires, fausses promesses — ; dans une façade formelle masquant l'oppression de l'esprit délibératif, paralysant nos institutions parlementaires et, par extension, gouvernement, accélérant les crises (Logocratie[22], Viktorovitch, 2025[23]).
Réseaux sociaux : émocratie ou affrontement idéologique
Pour fuir ces anxiogènes (dés)informations, notre attention bifurque vers les réseaux sociaux, qui proposent un changement de paradigme informationnel et relationnel, à la fois émancipateur et asservissant.
Émancipateurs en décentralisant le monopole de l'information, en permettant à chacun de devenir source d'un espace public numérique, en lien avec une communauté. Le prix à payer est de noyer le signal dans un flux infini de bruit. S'y mélangent alors tout types de messages aux hiérarchies différentes (info, commentaires, croyance, hypothèse, émotion), dans différents contextes de conversations, degrés de langage, semant confusion — l'un des facteurs de la fatigue informationnelle (infobésité).
Ces outils sont également asservissants, car pour capter notre attention marchandisée, l'outil use de notre soif d'émotions, de sensations, de dopamine rapide — il exploite notre soif de liens humains. En toile de fond, grâce à nos données personnelles, l'algorithme cible nos biais cognitifs, en nous offrant les arguments auxquels notre cerveau aspire pour contrer les faits qui bousculent nos certitudes, pour que nos "croyances ne soient pas remises en cause" (Festinger, 1957).
Ainsi, l'absence d'information nourrit la défiance envers tout interlocuteur qui ne partage pas notre opinion et notre croyance (Patino, 2023).
Nous assistons à une démocratie émotionnelle (émocratie), post-vérité, terrain des affrontements idéologiques, qui tendent vers l'ingouvernabilité. Nous verrons tout de même dans les prochains textes que les réseaux sociaux offrent un moyen direct de subvertir les canaux verrouillés des médias traditionnels.
Notons que révolution numérique n'en est qu'à son aube, et qu'un nouveau paradigme s'annonce partout en fanfare ;
L'IA et la dérive de la tech autoritaire
Si les réseaux sociaux sont devenus des intermédiaires indispensables à notre espèce sociale (en moyenne, 1h48/j/personne sur les réseaux sociaux)[24], plus que décentraliser, ils permettent surtout de concentrer le pouvoir des plus puissantes entreprises de la planète (GAFAM), ayant d'ores et déjà acquis le monopole privé de l'espace public digital.
Un monopole problématique, dans un monde aux écarts croissants, où des superpuissances technologiques — "les nouveaux législateurs" de la Silicon Valley — deviennent indispensables dans le domaine de la sécurité et du numérique, conditionnant ainsi nos démocraties en devenant leur infrastructure (Morozov, 2025)[25], brouillant la frontière entre État et intérêts privés via des marchés inégaux, creusant notre dépendance envers ces géants, hypothéquant davantage la souveraineté de nos démocraties (Bria, 2025)[26], dans un accroissement sécuritaire et militaire que des observateurs alertent : identification de migrants pour les expulser, drones autonomes, surveillance de masse automatisée, exploitation des travailleurs annotateurs, usage militaire dans Gaza, flicage social... (Synth 2025)[28].
En l'absence de gouvernance mondiale sur l'évolution technologique, l'outil-IA à la progression exponentielle est en passe de devenir un acteur autonome, rendant obsolètes des pans entiers de notre économie - notre profession n'y échappant pas. Pire, elle accélère les écarts, ceux ayant déjà là tête hors de l'eau étant en mesure de maîtriser l'outil, et d'accroitre exponentiellement leur productivité et leur bénéfices, imposant de fait dans le marché certains types de prestations intellectuelles (études diverses: faisabilités, économiques, thermiques, structurelles...), au détriment de ceux qui ne le font encore que "à la main".
Bien que critiquable, une pétition demandant un moratoire à la super-intelligence[27] - c'est à dire, une IA qui s'auto-améliore librement, hors de tout cadre éthique, ne masque que très légèrement que l'amélioration technologique est hors de tout contrôle commun. L'accélération nous dépasse.
Ce changement de paradigme semble a une dystopie transhumaniste à une échelle bien supérieure (que curieusement, la science-fiction n'avais pas vu venir ?).
Pourtant, dans son essence, l'IA est un outil assez fascinant, une bibliothèque universelle, animée par la somme de toute la connaissance humaine. Poison ou remède, c'est l'usage et l'infrastructure qui la soutient qui le détermine. Nous verrons par la suite des propositions pour mobiliser cet outil a des fins d'émancipation.
Conclusion :
Pour le meilleur et pour l'empire - la dystopie est déjà là
Aujourd'hui, les canaux de nos récits communs sont verrouillés par une idéologie, les intérêts d'une caste toute-puissante, et son industrie technologique révolutionnaire. Une sorte de coup d'État silencieux de nos institutions et de notre état social par les intérêts privés d'une oligarchie sur les communs.
Et si l'accroissement de la concentration du pouvoir et de l'information par une minorité visait à contenir l'instabilité d'une organisation sociale aux écarts de richesse abyssaux, où l'État social — garantissant la paix sociale par le confort — se rétracte au nom de la rentabilité néolibérale ? Se verrouillent les canaux de nos récits pour éteindre toute velléité de changement ou de bascule. Notons que s'il est aisé pour les puissants de verrouiller les canaux de nos récits, il est bien plus ardu de verrouiller les récits eux-mêmes, d'empêcher de penser, de créer, d'imaginer.
C'est là que notre profession reprend du sens — et de l'urgence. Si l'architecture matérialise les récits dominants, si elle distribue du pouvoir dans l'espace, alors choisir quel récit on rend habitable n'est pas une posture : c'est un acte politique. L'architecte comme acupuncteur du réel, comme narrateur prospectif — pas au service de la forme, mais au service du possible.
Dans ce contexte post-vérité, faire émerger de nouveaux regards — un outillage démocratique de transformation de nos systèmes — revient à une déclaration d'hostilité envers l'ordre établi. Et traité comme tel, à moins d'opérer dans les marges, ou via de subtiles liaisons, des voies de paix entre le récit dominant et le récit dominé.
La résistance (à venir)
Pourtant, si on regarde ailleurs que vers le haut de la pyramide, apparaissent des signaux faibles de contestation, de renouveau et d'éclosion dans les fissures fertiles.
Je coupe ici volontairement : le prochain texte (4) sera dédié à ce qu'on peut faire, concrètement, pour reprendre du pouvoir — des exemples historiques, des signaux faibles à travers le globe, des stratégies qui portent leurs fruits.
Puis enfin, dans les parties suivantes (5, 6, 7), nous proposerons une stratégie concrète pour faire évoluer nos situations collectivement, individuellement, en proposant une perspective d'utilité sociale que nos travaux de PFE dessinent, répondant aux échelles M, S, XL du diagnostic.
Invitation à participer à ce texte
Ce texte t'a touché ? En bien ou en mal ? Réagis ! Il t'appartient. Il nous appartient à tous. Pour que nos voix portent, et soient entendues. Pour que ces oppressions collectives ordinaires cessent de broyer les individus dans le silence de la solitude. Prenons collectivement la parole sur ce sujet. Agissons. Avec la conviction qu'il n'y a pas d'autres aides à attendre que celle de nous même, et celle de nos pairs. Qu'on a le droit d'aspirer à beaucoup mieux, pour nous et pour les autres.
Visio : je propose un rdv d'1h30 le mardi 3 mars, a 19h. Lien google agenda & de lien de la visio. Facilité par moi, dans une ambiance conviviale et safe, ou tes témoignages, résonances, réflexions, critiques sont plus que bienvenues. Je m'engage à tenir le temps et offrir l'espace !
Par écrit : tu peux ajouter des commentaires, compléter, nuancer, critiquer dans le texte lui même. Ou répondre directement dans ce mail plus rapidement.
Par vocal : réagit avec un vocal sur ce chatbot telegram qui transcrira tes propos. Il n’utilise pas d’IA, tourne en local sur mon serveur, et consomme peu d'énergie. Tu dois télécharger l’appli - une bonne occasion de bifurquer de whatsapp-Facebook ? ;)
Rejoins le groupe de discussion Télégram ! Au final, l'arpentage est juste un prétexte pour ouvrir le débat sur ces sujets - tu n'est pas seul.e
A dans un mois pour le prochain texte !
(Je me permettrai un petit rappel par email pour la visio le dimanche 1 mars)
Merci pour ta lecture attentive - c’est beaucoup <3
LES COULISSES :
Je tiens a partager les coulisses derrière ce travail, car je pense que la transparence et la vulnérabilité sont les fondement de liens authentiques, dans une perspective également de collaboration à terme * wink wink * ;)
Dans cette partie, je contreviens un peu a l'écriture académique, et sans doute cela peut sembler impudique ? haha
Pfiouuuuu enfin !!! La première partie du manifeste est finie.
Un an de travail bientôt ! popopopopopopopooooo
Ecrire ces 3 épisodes de diagnostic a été un peu une galère - autant que cela a été jouissif ! ça mérite un petit point dessus héhé
Le côté galère
Plus je me rapprochait du but, et plus les difficultés aussi.
Libérer du temps n'a pas été facile. Libérer beaucoup de choses superflues, qui m'empêchaient d'écrire. Des choses matérielles, organisationnelles d'une part - le plus facile. Mais surtout les freins psychologiques : un de mes moteurs est l'idéal de "changer le monde", qui me donne la force de lever le poing. Mais c'est aussi un frein, un idéal aussi oppressif que ce contre quoi il lutte. Bras de fer aussi long qu'impossible. Un sentiment d'échec malgré tous mes efforts. Une dépression douce qui en résulte depuis longtemps.
Le changement semble parfois si lent.
Le temps des saisons, celui des forêts a pousser.
Un chemin patient de remise en question ; habiter là ou je me sens bien, décroître dans mes besoins, de bifurcation pro, de thérapie, de clarification de ce qui a du sens pour moi... Pour enfin avoir l'espace pour écrire, faire ce que je veux depuis si longtemps. Si lent et pourtant ...enfin des améliorations !
Et ça fait beaucoup de bien. Comme si se dégager de l'espace pour y voir plus clair était un cercle vertueux qui permettait davantage d'espace pour respirer, vivre, y voir plus clair.
La jouissance de faire
Et même si je me sens toujours assez seul dans ma militance, je suis plus apaisé de l'être, apprenant a être ami avec moi.
Car ce processus d'écriture est cathartique, il m'a permis d'ancrer une partie de mon mon identité héroïque enfantine - magnifique et problématique - pour lui préférer moins : le plaisir simple de faire, de me désidentifier de ma pensée en la voyant naître sous mes doigts, en la partageant.
Lire, noter, réfléchir, chercher, assembler, aller vivre, marcher, en discuter.
Une occasion assez folle de clarifier ma pensée, d'assembler des idées qui sans cela flottent, confusent. J'espère que ce travail permet a mes pairs de mettre un peu de clarté dans leur perspective actuelle... Et contribuer a sortir peut-être un peu la tête de l'eau ?
Ecrire, parfois la peur au ventre, souvent avec du plaisir créatif.
Toujours en apprenant un peu plus. J'espère !
Merci pour votre lecture et accueil <3
ET SURTOUT BRAVO DE LIRE MES PAVES INTERMINABLES
J'espère que ça vous a passionné autant que moi, et que vous vous êtes pas trop perdus dans la pensée arborescente, j'ai essayé de vous guider du mieux possible dans les méandres.
On m'a dit récemment dans un arpentage que ça faisait beaucoup de bien de parler de nos situation avec honnêteté :) ça m'a fait chaud au coeur - j'espère que ça t'es aussi utile !
Aussi, je m'excuse si ces textes vous semblent pesant.
Son sujet est si quotidien qu'il n'est pas facile.
Pas facile ni agréable de voir tous ces arguments superposés.
Courageux de les lire. Invitation y joindre vos réactions.
Surtout intention de travailler ensemble <3 - j'arrive bientôt sur cette partie ;)
La suite
Mais d'abord, avant le vous proposer un plan d'action, encore faut il avoir envie d'agir, de lever le poing, de ne pas rester silencieux face a ce monde chaque jour un peu plus furieux.
Le texte a venir est sans doute le plus énervé de tous - résistance - je ne nous ménage pas, c'est sans doute un peu dur; mais il est écrit avec la conviction qu'on a beaucoup de pouvoir et qu'ensemble, on peut changer les choses.
a plus dans le busss
PS - BONUS
Deux chanson m'ont beaucoup influencé/soutenu durant les mois d'écriture, et donnent un mood a ces écrits Barbara Pravi - Lève-toi ft. Emel Mathlouthi & Nils Frahm - Fundamental Values
Notes
Jean Molino. Homo fabulator. Actes Sud, 2003. https://actes-sud.fr/homo-fabulator ↩︎
V-Dem Institute. Democracy Report 2025: 25 Years of Autocratization (6 mars 2025). https://www.v-dem.net/documents/60/V-dem-dr__2025_lowres.pdf ; Freedom House. Freedom in the World 2024 (29 fév. 2024) : déclin global des libertés pour la 18e année consécutive. https://freedomhouse.org/sites/default/files/2024-02/FIW_2024_DigitalBooklet.pdf ↩︎
Pablo Servigne ; Raphaël Stevens ; Gauthier Chapelle. Une autre fin du monde est possible. Seuil, 2018. https://www.seuil.com/ouvrage/une-autre-fin-du-monde-pablo-servigne/9782021400137 ↩︎
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Jean-Louis Cohen, cours au Collège de France (L'architecture, vecteur du politique, 2017–2018). https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/architecture-vecteur-du-politique/architecture-des-pouvoirs-et-pouvoir-des-architectes ↩︎
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Yuval Noah Harari. Sapiens : une brève histoire de l'humanité. 2011. https://www.ynharari.com/fr/book/dapres-sapiens/ ↩︎
Hartmut Rosa. Accélération. 2010. https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/04/15/la-fuite-en-avant-de-la-modernite_1333903_3260.html ↩︎
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Le Monde. Article sur la "taxe Zucman" (févr. 2025). https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/02/21/les-deputes-votent-la-taxe-sur-le-patrimoine-des-ultrariches-portee-par-la-gauche_6556670_823448.html ↩︎
Juan Branco. Crépuscule. 2019. https://livre.fnac.com/a13480872/Juan-Branco-Crepuscule ↩︎
Daniel Guérin. Fascisme et grand capital. 1936. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3379081j ↩︎
Acrimed / Le Monde diplomatique. Carte "Médias français, qui possède quoi". https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA ↩︎
Vincent Beaufils. Article L'Obs (16 fév. 2022). https://www.nouvelobs.com/economie/20220216.OBS54550/a-l-heure-de-la-retraite-vincent-bollore-veut-racheter-le-peche.html ↩︎
Wikipédia. "Sur la télévision". https://fr.wikipedia.org/wiki/Sur_la_télévision ↩︎
OpenEdition Journals (Lectures). https://journals.openedition.org/lectures/63740 ↩︎
YouTube. Vidéo "Logocratie". https://www.youtube.com/watch?v=D8qqtUE_5M0 ↩︎
Clément Viktorovitch. Logocratie. Seuil, 2025. https://www.seuil.com/ouvrage/logocratie-clement-viktorovitch/9782021591163 ↩︎
We Are Social. Digital Report France 2025. https://wearesocial.com/fr/blog/2025/02/digital-report-france-2025-🇫🇷/ ↩︎
Morozov, Evgeny. Article (Le Monde diplomatique). https://blog.mondediplo.net/les-intellectuels-oligarques-nouveaux ↩︎
Bria. Article (Le Monde diplomatique, nov. 2025). https://www.monde-diplomatique.fr/2025/11/BRIA/68925 ↩︎
"Statement on AI Superintelligence" (pétition). https://superintelligence-statement.org/fr ↩︎
Synth (2025). "Superintelligence : quand les appels à moratoire…" https://synthmedia.fr/ethique/superintelligence-quand-les-appels-a-moratoire-detournent-lattention-des-dommages-reels-de-lia/ ↩︎