Merci beaucoup à Thomas, Paloma et Natalia pour votre relecture et critique avisée <3
Ce message fait partie d'une série sur l'évolution de notre profession face aux crises auxquelles il fait face.

Schéma de progression de la réflexion & lien vers les emails précédents: 1, 2, 3a, 3b
Avertissement : ce texte diagnostique une situation critique de nos quotidiens. Il met des mots sur des situations pas toujours faciles à dire ni à voir. La lecture peut-être par moments un peu anxiogène. Si tu es déjà au bord du trop-plein, lis ces textes à ton rythme, ou garde-les pour plus tard. Pour rappel, l'intention de ce diagnostic est de démêler la complexité de nos situations, et de reprendre pouvoir dessus. Ce diagnostic n’a de sens que s’il devient collectif, complété par des nuances de ton point de vue.
Le texte est long, aussi, tu peux l'écouter en podcast ! .
Notre métier ne va pas mal par accident : il est le symptôme d’un système qui craque. Nous tenons dans une profession structurellement sous l’eau, humainement et économiquement intenable, éloignée de sa vocation “d’utilité publique” au point de nous pousser au burn-out. Qu’est-ce qui nous fait rester dans cette relation toxique – et qu’est-ce qui pourrait en sortir autrement que chacun pour soi ?
Premièrement, nous allons superposer les causes principales de la crise que traverse notre profession (partie 1, échelle : M), puis identifier certains mécanismes qui nous maintiennent dans des pratiques toxiques (partie 2, échelle : S) et finalement tenter d’éclairer la complexité de la polycrise actuelle (partie 3, XL), afin de tracer un chemin de renouveau de nos pratiques basé sur ce diagnostic systémique, et nos travaux de recherche (mail 5, à venir)
I. Architecture : anatomie d'une profession sous l'eau
Les causes de la crise - échelle : M - profession
Chers toustes,
En cherchant à comprendre l'absence de publication de nos travaux de recherche - qui pourtant pourraient réinventer nos pratiques, contribuer au débat public nauséabond, et renouer davantage avec la fonction sociale de notre discipline ? - J'ai cherché à comprendre ce qui m'a semblé être les causes de notre paralysie - c'est-à- dire : avoir structurellement la tête sous l'eau.
Pourquoi commencer par ce constat pénible de nos galères, au lieu de vous présenter directement le projet d’entraide collective que je veux, in fine, mettre en place ? Parce que ce sujet est le nôtre. Pas celui d'un seul individu, pas de top-down. L'intention est d'agir ensemble, et le processus importe autant que le résultat. Pour construire quelque chose de collectif, il semble nécessaire d'ouvrir un espace où l’on nomme nos situations – que je crois intenables –, et où l’on coopère à créer des solutions que nous pourrions inventer et assumer ensemble. C’est, à mes yeux, bien plus capacitant que de « délivrer » une solution toute faite.
Le but de ces textes n’est donc pas seulement de publier des PFE, mais d’abord de bifurquer hors de pratiques toxiques. Et les deux sont intimement liés.
Cinq ans après mon diplôme (1 an de salariat, 3 ans a mon compte, et un burn-out), et plus de deux ans de militantisme (le collectif OFQA, né dans la mobilisation des ENSA (2023-2024), co-organisateur du Forum des Métiers de l'Architecture (ENSAPB, 2024), membre du bureau d'APB), et grâce à d'importantes recherches et six mois d'écriture, j’ai observé que je ne vis pas une défaillance individuelle. Ce sont les conditions de l’exercice d’un métier structurellement "sous l'eau" et éloigné de sa vocation d'utilité publique qui m'usent. Nous usent. Ceci m'a motivé à traverser ce chemin de recherche, et vous partager ces écrits. Bonne lecture !
La transition post études - le grand écart
La dichotomie historique entre l'académie et la profession est en théorie un gage d'indépendance et de réinvention mutuelle. La formation incarne l'idéal de notre discipline (vocation sociale, politique, systémique, critique) et le métier toute sa concrétisation dans la matière et ses contraintes (juridiques, administratives, économiques, techniques, temporelles). Si ces deux pôles sont complémentaires, nous pouvons nous interroger sur la question de la transition et du lien entre ces deux extrêmes.
Un constat personnel
- Celui d'une transition post-études faite avec un sentiment d'égarement, un manque de clarté et de moyens à concrétiser un projet professionnel congruent avec mes valeurs et mes travaux de recherche, un métier à apprendre (presque) de zéro en solitaire, résultant en un burn-out. Et un sentiment d'injustice, de gâchis, de colère indignée et de tristesse.
- Les conditions de l’exercice sont dures : responsabilités élevées et le stress sont mon quotidien - difficultés bizarrement décorrélées de la rémunération, je suis assez précaire. L’absence de soutien de mon corps professionnel, renforcent cette pression et normalisent la solitude d'un métier appris sur le tas, a coup d'essais et d'erreurs.
- Je m’interroge sur le sens de mon métier. Eco-anxieux ou éco-lucide, je travaille sur des projets standards, contribuant à une économie de majors du bâtiment que je ne cautionne pas, je m’interroge sur ma contribution à la transition écologique et le sens social de mon métier. Pour l’instant, insatisfaisante. Je sens un décalage désagréable avec mon métier, car j'ai le sentiment d'avoir touché du doigt "l'utilité sociale" et sens de ma discipline pendant les études, mais je ne le vis pas dans mon métier.
Un constat communautaire :
- Si nombreux architectes sont engagés dans les tissus associatifs et s'engagent dans des démarches alternatives (collectifs, réemploi, biosourcés, durable...) afin de faire évoluer les pratiques, il n'y a pas ou peu d'entraide entre confrères et consoeurs pour éviter la dispersion et le burn-out qui guette au moindre faux pas d'excès de responsabilité et de fatigue.
- L'association des anciens élèves de Paris Belleville (APB), conçue pour cette même entraide (dont techniquement, nous faisons tous partie) est exsangue, en stand by. Il y a peu d'aide à attendre de ce côté là aujourd'hui - par ailleurs, elle est à investir ! Cela fait partie du projet :)
- Il n'y a presque aucune publication de notre ancien studio à ce jour - malgré 10 ans d'enseignement et plus de 400 élèves - et la création de travaux critiques d'une grande intelligence pour proposer des pistes de transformation de nos systèmes sociaux, terriblement d'actualité. Une tragédie pour le bien commun ?
Un constat institutionnel ;
- Les enseignants critiques et engagés qui nous ont formé entretiennent le décalage historique académie/profession à des fins de recherche. Pourquoi, en connaissant la réalité du métier, ne pas accompagner l'atterrissage de PFE si disruptifs ? L'hypothèse est qu'eux plus que tout autre sont sous l'eau (enseignants, praticiens, parents... Une surcharge chronique, pas de structure d'entraide), et perpétuent malgré eux ce paradoxe de l'individualisme au cœur de la fabrique du bien commun. Leur difficultés deviennent les nôtres, quand ces mentors n'ont pas - ou si peu - entrepris de démarche collective de publication. Sans doute parce que le décalage académie/profession est trop grand, et que leurs propres pratiques semblent parfois incongruantes avec leurs enseignements (commande publique, ZAC). Ajoutons que malgré leur passionnant enseignement, ils nous ont bien transmis la culture de la charrette et une pratique élitiste, un angle mort de l'esprit critique de ce côté-là ?
- HMONP : Notre seule formation professionnalisante, la HMONP valorise fortement l’entrée par la commande publique (marchés, loi MOP, concours, PPP). Or, selon les « Chiffres MAF » 2021 [1], cette sphère ne représente que 26 % des montants de travaux suivis par les architectes ; parallèlement, environ deux tiers de la profession exercent en structures individuelles orientées vers le privé. Un biais d’enseignement alimente la reproduction de normes et d’un imaginaire élitaire minoritaire (grands programmes, concours), peu alignés avec le quotidien de la majorité (SFA, 2020) [2] Face à la crise de la profession, la priorité devrait être claire : former à l’ajustement fin des missions (partielles, conseil, AMO, marchés privés), plutôt que plaquer le cadre MOP partout.
- Incubateur ? Et quand l'école, poussée par la réforme LMDE, crée un incubateur/accélérateur (une structure d'accompagnement post-études, comme échelle Un (éav&t) ou Banc d’essai (ENSAPLV) ), cela se fait dans des conditions peu propices à améliorer cette situation (une majorité d'enseignants âgés, pas de jeunes diplômés dans le comité, moi représentant APB comme seul "consulté") concluant (pour le moment) qu'il faut aider des agences matures à développer des projets de recherche prestigieux. Et non pas accompagner une majorité de jeunes diplômés à transitionner vers le monde professionnel. Et résorber le décalage académie/profession, - source du mal-être post PFE ? - par exemple.
A qui bénéficie cette quasi-absence de liens entre études et monde professionnel ? Sans doute à la profession, qui peut alors librement plier des jeunes architectes a un métier au conditions d’exercice problématiques. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Responsabilité démesurée : une lente asphyxie
Notre profession a connu un glissement progressif sur près d'un siècle. En troquant un monopole pour un autre (d'entrepreneur du bâtiment au monopole de la signature du permis de construire) (cf. le code Guadet 1895[3], confirmé par la loi sur l'architecture n°77-2 du 3 janvier 1977)[4]. Ce qui pouvait sembler un compromis équitable s'est transformé, décennie après décennie, en une détérioration des conditions de l’exercice. Le risque, la responsabilité, l'éthique de notre côté (MOE), et les bénéfices, le non-sachant protégé, et le pouvoir du côté des détenteurs du capital (MO) (voir travail d'Isabelle Chesneau sur le sujet de la responsabilité du métier et sociologie de la profession). Nous sommes placés dans l'étau d'un rapport de force inégal. Cette responsabilité se traduit notamment par la somme de nos cotisations ordinales et assurantielles. Rapporté à notre revenu moyen, cette charge est la seconde plus élevée des professions réglementées en France, derrière les avocats (4% de nos revenus en moyenne) (voir note de calcul)[5].
Nous absorbons les tensions du système. Au delà de cette charge économique assurantielle, nous absorbons l'inflation réglementaire, l'accroissement de la technique, la pression économique (et l'évolution de la commande d'un marché instable, délais de paiement incertains), le besoin accru de coordination entre spécialistes, pression documentaire (DCE, visas, DOE, traçabilité) qui déplace du temps de projet vers la procédure... Coincés au carrefour de logiques d'accroissement de la complexité et de la performance, nous nous adaptons sans cesse, pour combler les vides, colmater les brèches. Nous portons la majeure partie de la charge mentale de la gestion du projet. Et contrairement à une entreprise classique, nous ne déposons pas le bilan. Non. Nous nous tenons. Nous travaillons des heures indécentes. Nous sacrifions notre santé, nos relations, notre équilibre pour sauver des projets parfois indigents à notre vocation d'intérêt général.
On sacrifie notre santé jusqu'au burn-out. Cette épidémie silencieuse dont on parle si peu. Il n'y a pas de chiffres spécifiques sur le burn-out des architectes en France, car aucune institution n'a mené cette recherche spécifique. L'Ordre identifie néanmoins - sans aller plus loin - que la première difficulté à exercer est "l'intensité du travail et la pression temporelle" selon 82% des sondés (Archigraphie 2024[6]). La seule enquête académique de référence sur la santé mentale provient de l'ordre des architectes australiens, en 2023, sur 2066 enquêtés, ≈ 2/3 des praticiens déclaraient au moins un niveau de détresse psychologique, et > 1/4 une détresse modérée à sévère, et 42 % jugeaient que le travail impacte négativement leur bien-être. Soit seulement 1/10 des praticiens n’auraient pas connu de détresse psychologique. L'étude pointe que les facteurs ne sont pas (seulement) individuels mais structurels : surcharge, délais comprimés, honoraires insuffisants. [(Parlour, 2023 [7])](https://parlour.org.au/research/wellbeing-of-architects-practitioner-survey-findings/) L'étude conclut que la solution à ce constat est de changer la culture de la pratique.
Et le plus violent, c’est que cette énergie sacrifiée ne sert pas un projet émancipateur, mais une filière qui abîme ce que nous prétendons servir et protéger : le commun.
Le sacrifice de notre santé, au service de la destruction du vivant
Le secteur que l’on sert est l’un des plus destructeurs du globe. Bâtiments et construction pèsent autour d’un tiers des émissions mondiales de CO₂ (ONU/UNEP [^10]).
Structuré autour du béton-roi, le paradigme actuel de la construction est né dans l’après-Seconde Guerre mondiale. La capacité d'industrialisation de ce matériau lui permet un essor fulgurant durant la guerre et la Reconstruction, promu par les avant-gardes modernistes et adoubé par l’État. Aujourd’hui, plus de trois quarts du parc neuf collectif et tertiaire est construit en béton (FFB, 2020[8]), une monoculture au bénéfice de quatre groupes qui engrangent 80% des chiffres d'affaire du secteur (Xerfi, 2025 [9]).
Le béton - cette "pierre liquide" ingénieuse - n'est pourtant pas le problème en soi. C'est de la structure sociale qui s'est bâtie autour, et c’est cette métaphore d'une logique industrielle et capitaliste du monde "moderne" qui est en cause. Nous reviendrons plus tard (IIIème partie) sur la logique sous-tendue derrière ce matériau, systématique du Capitalocène.
Cette hégémonie repose sur plusieurs verrouillages imbriqués :
- Verrouillage normatif et assurantiel. Les règles de calcul structurel, les bibliothèques de DTU, les assurances et les modèles économiques sont écrits « pour » le béton armé. Les alternatives doivent sans cesse prouver qu’elles ne sont pas dangereuses là où le béton est présumé innocent par défaut (Soulèvement de la Terre, 2025 [10]). La filière fait tout son possible pour freiner tout changement, et fait miroiter des "ciments décarbonés", qui en réalité ne changent rien a logiques extractivistes de la filière ni a son bilan carbone - le classique greenwashing techno-capitaliste (Mouvements, 2022)
- Socialisation systématique des dégâts. Santé des ouvrier·es, obsolescence programmée des grands ensembles, artificialisation des sols : les coûts d'un bâti de basse qualité, rigide dans son évolution, sont systématiquement socialisés, payés par les habitants, les collectivités, les systèmes de soin, pendant que les marges restent captées par quelques grands groupes - subventionnés par les deniers publics. les milliards des démolitions de l'ANRU ne résorbent pas la précarité des quartiers [(Epstein, 2013) [11]](https://www.bondyblog.fr/politique/renaud-epstein-ce-nest-pas-avec-des-politiques-territoriales-que-lon-peut-reduire-la-pauvrete/). Une double peine : déposséder les habitants du pouvoir d’agir sur l'évolution de logements, et leur faire payer le coût d'entretien et de renouvellement de leur environnement aliénant.
- Organisation sociale des chantiers. Le béton va de pair avec une industrialisation du chantier qui dépossède à la fois les ouvriers de leurs savoir-faire : hiérarchie dure, travail précaire, exploitation de personnes fragiles (migrants), cadences infernales, absence de respect des règles de sécurité pour optimisation, pathologies liées a la pénibilité (Jounin & Braud, 2016 [12]).
- Extractivisme et néocolonialisme. Le béton dépend de matières premières extraites dans les Suds : sable, granulats, clinker, énergie fossile. La filière délocalise la partie la plus sale de la chaîne (clinkérisation, rejets, maladies professionnelles) dans les "ex"-colonies tout en vendant un vernis « vert » au Nord. Une logique coloniale invisibilisant les nombreuses violations de droits humains et de pollution des milieux, voire même parfois des complicités de crimes contre l'humanité, comme à Jalabiya, Syrie. (voir le rapport Greenpeace Suisse 2020 sur LafargeHolcim[13]). Cette logique constructiviste est intenable - le sable vient déjà à manquer. Le rapport de l'ONU 2022 recommande d'arrêter l'usage du béton en 2050 - et cette logique absurde puisqu'il existe des millions de logements vacants a investir, et un immense parc immobilier à rénover, ainsi que des tonnes de déchets du bâtiment à réemployer.
En face, les filières bois, terre, fibres végétales et plus largement les matériaux biosourcés combinent stockage biogénique du carbone, ce sont des ressources locales permettant de mettre en œuvre des savoir-faires vernaculaires. Elles pourraient transformer en profondeur nos pratiques, et celles de territoires entiers. Mais leur diffusion est freinée : lobbying des industriels du béton, chaînes d’approvisionnement jugées « immatures », cadres assurantiels et normatifs incomplets (sources Ministère de l’Agriculture, Cour des comptes, Cerema [14]). Pendant que des PFE entiers démontrent la faisabilité de ces filières[15], la commande publique, privée et les écoles continuent majoritairement d’alimenter la monoculture béton.
Autrement dit, nous usons nos corps dans une pratique qui, par construction, abîme les corps d’autres travailleur·euses, expulse les habitants des quartiers qu’elle a elle-même dégradés, et détruit les milieux dont dépend la vie. La question n’est plus de « verdir » la filière, mais de sortir d’un modèle industriel qui nous mène droit au mur.
Pendant ce temps, la valeur générée s'écoule ailleurs.
Dans un secteur qui représente [20% du PIB français [16]](https://www.insee.fr/fr/statistiques/2830197#tableau-figure1) (5% construction, 15% immobilier), chaque intermédiaire prélève sa dîme : promoteurs, agents immobiliers, notaires, contractants de travaux - tous empochent 5 à 10% du montant des travaux, avec un rapport bénéfices/responsabilité nettement plus avantageux. Nos BET partenaires captent jusqu'à 40% des honoraires de conception avec des missions parfaitement délimitées, à la rémunération conventionnée, tandis que nous assumons la principale charge de responsabilité, avec des honoraires sans cesse tirés vers le bas par la mise en concurrence entre confrères et consœurs. Notons que la rétribution économique inversement proportionnelle a notre utilité sociale n'est pas l'exclusivité de notre métier ([Mordillat [17]](https://www.instagram.com/reel/DO6SvCMiIIN/?igsh=MTgwbDVyajJlZ211OQ==) [2025[18]](https://www.arte.tv/fr/videos/083305-006-A/travail-salaire-profit/) ). Le parcours type d'un architecte MOE aujourd'hui? "Dix ans à prendre de la bouteille, dix ans à s'éclater, dix ans à pleurer en préparant sa retraite" - une retraite dans quel état de santé ? - Cette phrase en dit long sur notre résignation collective.
Pendant ce temps, notre profession reste atomisée.
Alors que 72% des architectes exercent en solitaire (56% libéraux solo, 16% freelances, [ACE 2024 [19]](https://ace-cae.eu/wp-content/uploads/2025/04/2024-ACE-Sector-Study-EN-04042025.pdf))) et que l’Ordre qui nous représente ne défend pas nos conditions de travail, sa mission officielle est de protéger l’intérêt public et de faire respecter la déontologie. Les syndicats ? Exsangues, avec seulement 11% des architectes libéraux inscrits (le taux est encore plus bas chez les salariés, la moyenne nationale tous secteurs étant de 7,8%). Alors que les ingénieurs s'organisent collectivement, négocient des conventions collectives, siègent dans les instances décisionnelles et législatives, nous cultivons un individualisme libéral qui nous asphyxie. Notre fragmentation de travailleurs précaires, pressurisés, surexposés juridiquement - due en grande partie à un système qui nous isole - nous fragilise davantage.
Résultat : nous n'avons plus voix au chapitre. Les réglementations thermiques et la planification nationale du logement se font souvent sans notre expertise sociale et spatiale, principalement selon des logiques économiques et quantitatives. La qualité architecturale de l'habitat s'érode au profit d'une sur-technicisation qui ne suffit pas à créer des espaces de vie désirables et durables. Car la pensée technique ne permet pas de faire société. Notre expertise et nos compétences sont sous-utilisées, voire pire, déclassées et ignorées. Cette sur-technicisation est-elle le reflet d'une meilleure organisation sociale de la branche ingénieurs, qui de Centrale à Polytechnique, semble bien plus présents dans la fabrique législative que nous ? (Chesneau, 2024[20])
Conclusion
au terme de ce diagnostic, il apparaît que :
- Le modèle économique se tend: La commande se contracte. Le retrait relatif du public et les à-coups des aides à la rénovation créent un marché instable. La commande se complexifie aussi (inflation règlementaire et technique, fragmentation des missions (lots séparés, AMO multiples, sous-traitances) et la coordination en conséquence) ce qui accroît la responsabilité côté architecte - sans accroître les honoraires - comprimés par la concurrence au prix, l'accroissement de la part de nos partenaires BE, et amplifiant l'asymétrie juridique MO/MOE.
- La filière béton structure l’inertie du système. À toutes ses échelles, notre production « standard » du bâtiment entretient un système toxique : elle fait monter les courbes de CO₂, détruit des écosystèmes, sacrifie la santé des ouvrier·es comme celle des architectes, et concentre les profits dans les mains d’une poignée d’acteurs. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe déjà d’autres manières de faire : des filières biosourcées, des pratiques de réhabilitation et des alliances territoriales qui desserrent l’étau du béton. La suite de ce texte parle de ça : comment, concrètement, on peut commencer à organiser ce basculement ensemble.
- Nous produisons une valeur considérable – économique, sociale, symbolique – mais nous laissons d’autres la capter, pendant que nous assumons l’essentiel de la charge mentale, juridique et relationnelle, chacun dans notre coin. Dispersé·es, sous pression et mal représenté·es, nous sommes structurellement empêché·es de défendre nos conditions d’exercice comme de peser sur l’orientation politique de la filière et des orientations des politiques publiques du bâtiment.
Résultat : faute de congruence entre nos études, nos pratiques et un corps professionnel réellement outillé pour défendre nos intérêts, nous absorbons des responsabilités toujours plus lourdes pendant que d’autres captent les marges ; cette dérive mène, trop souvent, à une carrière sous tension (surcharge, part procédurale, risques) à une fin de parcours marquée par insécurité économique, santé entamée et utilité sociale ressentie comme dégradée — après avoir œuvré, malgré nous, au sein d’un secteur dont les logiques pèsent durement sur le vivant.
Notre silence collectif face à cette érosion progressive de notre place dans la société place notre profession dans une position critique. Ce silence ne nous sauvera pas...
A venir - 2 ème partie, échelle S : les mécanismes qui nous maintiennent dans cette situation intenable
Nous parlerons des bons côtés qui nous font rester, du "métier passion" qui justifie les situations de précarité, des modèles d'archistars toxiques qui dominent la profession, de la remise en question permanente d'utilité sociale, des sirènes du pouvoir et de la reconnaissance, du moteur critique délégitimant, du généraliste dispersé, de dépression et de burn-out, d'aliénation ordinaire du travail, de nos conditionnements de classe et de réussite sociale ... et décolonisation/déconstruction nécessaires à nos bifurcations.
Invitation à participer à ce texte
Ce texte t'a touché ? En bien ou en mal ? Réagis ! Il t'appartient. Il nous appartient à tous. Pour que nos voix portent, et soient entendues. Pour que ces oppressions collectives ordinaires cessent de broyer les individus dans le silence de la solitude. Prenons collectivement la parole sur ce sujet. Agissons. Avec la conviction qu'il n'y a pas d'autres aides à attendre que celle de nous même, et celle de nos pairs. Qu'on a le droit d'aspirer à beaucoup mieux, pour nous et pour les autres.
- Visio : je propose un rdv d'1h30 le mardi 9 décembre, a 19h. Lien google agenda & de lien de la visio. Facilité par moi, dans une ambiance conviviale et safe, ou tes témoignages, résonances, réflexions, critiques sont plus que bienvenues. Je m'engage à tenir le temps et offrir l'espace !
- Par écrit : tu peux ajouter des commentaires, compléter, nuancer, critiquer dans le texte lui-même. Ou répondre directement dans ce mail plus rapidement.
- Par vocal : réagit avec un vocal sur ce chatbot telegram qui transcrira tes propos. Il n’utilise pas d’IA, tourne en local sur mon serveur, et consomme peu d'énergie. Tu dois télécharger l’appli - une bonne occasion de bifurquer de whatsapp-Facebook ? ;)
A dans un mois pour le prochain texte !
(Je me permettrai un petit rappel par email pour la visio le dimanche 7/12)
Merci pour ta lecture attentive - c’est beaucoup <3
Coulisses ;
L’élaboration d’un tel travail m’a posé bien des questions, voici mes réflexions un peu “méta”, autour du travail lui-même, reflet de mes interrogations, dans une intention de dialogue et transparence :) Au plaisir d’en discuter également !
- Es ce que faire cet ambitieux travail de diagnostic, en regardant (à dessein) “tout ce qui va mal” ne nourrit pas au final une posture victimaire, paralysant d’éco-anxiété et crée du rejet plus qu’il ne pousse directement à passer à l’action collective ? Ou à l'inverse, voir la réalité en face et en proposer des voies de bifurcation pousserait-il a l’action ?
- La difficulté à mobiliser cette communauté depuis deux ans m’a poussé à écrire ce diagnostic. Un peu par frustration d’inaction. Surtout par bon sens, car il est difficile d'identifier seul des solutions claires et actionnables, dans la diversité de la complexité de nos situations de galère.
- Enfin, passer par un processus « mental » et intellectuel pour faire face aux causes de la paralysie pour aller les traiter, n’est ce pas beaucoup d’efforts pour rester encore dans le mental et remettre à plus tard l’action ? Je me dis aussi qu' agir collectivement prend plus de temps qu’agir seul, et qu’il est nécessaire de passer par cette étape pour décider d’agir ensemble. Plus lentement, mais plus loin ?
La suite le dira !
Bien à vous,
JN
- Mutuelle des Architectes Français (MAF). « Les chiffres MAF – Travaux 2020 déclarés par les architectes en 2021 ». Rapport statistique, Paris, 2022. https://www.architectes.org/sites/cnoa/files/2023-09/field_media_document/3274-les_chiffres_maf_2021.pdf ↩︎
- Société Française des Architectes (SFA). « L’enseignement du projet en danger ». Bulletin de la SFA, n° 56, 2020. https://www.sfarchi.org/wp-content/uploads/Bulletin-56-lenseignement-du-projet-en-danger.pdf ↩︎
- Julien Guadet. « Éléments et théorie de l’architecture » (tome 1). Paris, Librairie de la Construction Moderne, 1895. Rééd. Armand Colin. https://www.archi.fr/UPA-BUA/profession/le-cadre-professionnel-des-architectes/code-guadet-1895 ↩︎
- République française. Loi n° 77-2 du 3 janvier 1977 sur l’architecture, article 1. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000694470 ↩︎
- Jules Nény « Note de calcul sur le poids de l’immobilier et de la construction dans l’économie française ». Document de travail non publié, 2025. https://docs.google.com/document/d/1YJHXinNpp5E9iJsWKVKxT0y2kWWmk3mtHYn8Sf9a4wg/edit?tab=t.0 ↩︎
- CNOA & ENSA Bretagne. « Archigraphie 2024 – L’état de l’enseignement de l’architecture ». Conseil national de l’Ordre des architectes, 2024. https://www.architectes.org/sites/default/files/atoms/files/fichier/archigraphie_2024_web.pdf ↩︎
- Parlour. « Wellbeing of Architects – Practitioner survey findings ». Rapport en ligne, 2023. https://archiparlour.org/wp-content/uploads/2023/03/Wellbeing-of-Architects-practitioner-survey-findings-2023-FINAL-March.pdf ↩︎
- Fédération Française du Bâtiment, données 2023 sur la construction neuve citées dans « La mutation des matériaux dans la construction neuve » (Enquête Logement, 2025) — plus de 80 % des bâtiments résidentiels neufs utilisent majoritairement une structure en béton. Union sociale pour l’habitat, « RE 2020 : le béton, un matériau à l’aube de la révolution », indiquant que 82 % des logements collectifs et 74 % des bâtiments tertiaires sont construits en béton. ↩︎
- Xerfi, Le marché du ciment, étude de secteur (édition 2025), citée dans l’article Bave, crache, chie du béton : « Aujourd’hui, quatre entreprises détiennent 80 % du chiffre d’affaires du secteur et n’auraient aucun intérêt à voir grandir d’autres procédés que les leurs. » https://www.xerfi.com/presentationetude/le-marche-du-ciment_BAT04 ↩︎
- Soulèvements de la Terre Marseille, « Béton armé et armées de béton », in Bave, crache, chie du béton, lundi.am. Passages sur l’imposition des normes du béton, la structuration de la filière par la logique industrielle et la difficulté d’homologuer des matériaux alternatifs. https://lundi.am/Bave-crache-chie-du-beton ↩︎
- Le premier Programme national de rénovation urbaine (PNRU) a mobilisé environ 45 milliards d’euros pour 594 quartiers, dont une part importante consacrée aux démolitions-reconstructions, sans atteindre tous ses objectifs de mixité sociale et de réduction des inégalités, selon le bilan publié sur Vie publique à partir des travaux du Comité d’évaluation et de suivi de l’ANRU et de l’ONZUS (« Dix ans de Programme national de rénovation urbaine : bilan et perspectives »). France Stratégie montre que, dans le quart des quartiers où les interventions ont été les plus intenses, la part des ménages les plus pauvres baisse surtout parce que les logements sociaux les plus pauvres sont démolis, tandis que dans les trois quarts restants, l’impact moyen du PNRU sur la part des ménages pauvres est quasi nul, ce qui interroge l’efficacité du dispositif pour réduire réellement la pauvreté (note d’analyse « Quinze ans de PNRU : quels effets sur l’habitat et le peuplement ? »). Le sociologue Renaud Epstein rappelle qu’« après dix ans de rénovation urbaine, qui a mobilisé une quarantaine de milliards d’euros », la transformation du bâti ne suffit pas à régler les problèmes sociaux des quartiers populaires, soulignant les limites structurelles d’une politique centrée sur la démolition-reconstruction (entretien dans le Bondy Blog). Enfin, les données récentes de l’Observatoire national de la politique de la ville indiquent que le taux de pauvreté en QPV reste environ 2 à 3 fois plus élevé que dans le reste du territoire, et que le chômage y demeure très supérieur à la moyenne, confirmant que ces investissements massifs n’ont pas résorbé la précarité structurelle des quartiers (voir par exemple l’article de l’Observatoire des inégalités « Le sur-chômage des quartiers prioritaires », à partir des données ONPV 2022, et « Les revenus et la pauvreté dans les quartiers les plus en difficulté », complétés par les fiches pauvreté de l’ONPV : « Pauvreté »). ↩︎
- Sur la mécanisation des tâches, la déqualification des travailleurs et leur dépossession de leurs humanité ; la BD de Claire Braud, Chantier interdit au public (La Découverte), enquête dessinée sur les grands chantiers du BTP. https://www.bdfugue.com/socio-bd-chantier-interdit-au-public ↩︎
- Greenpeace Suisse, « LafargeHolcim : pollution, maladies, violations des droits humains », rapport 2020 sur 122 cas documentés dans 34 pays. https://www.greenpeace.ch/fr/communique-de-presse/60085/lafargeholcim-pollution-maladies/ + Article de la revue Mouvements, « La transition écologique à reculons de l’industrie du ciment européenne », sur la délocalisation de la clinkerisation vers les ex-colonies, lien déjà référencé dans tes notes : https://mouvements.info/la-transition-ecologique-a-reculons-de-lindustrie-du-ciment-europeenne/ + Et sur le sujet de Jabaliya, Personne morale de Justine Augier, édité en 2024 par les éditions Acte Sud.» ↩︎
- Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, « Construire en bois : potentialités environnementales et économiques ». https://agriculture.gouv.fr/construire-en-bois-potentialites-environnementales-et-economiques + Cour des comptes, « La structuration de la filière forêt-bois », rapport public, 2020. https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-05/20200525-rapport-58-2-structuration-filiere-foret-bois.pdf + Cerema, « Assurabilité des matériaux de construction biosourcés », rapport, 2024. https://www.cerema.fr/system/files/documents/2024/06/rap_assurabilitebiosources_2024_2.pdf ↩︎
- voir PFE "La fornace", (Augustin 2025), sur la filière en terre, mais aussi d'autres PFE non référencés ; sur la forêt francilienne, (Mohamedi, Kamermann, Andreadis, Imberty - 2021) remportant un concours FAIRE-2021, un travail sur la fillière biosourcée paille/terre en IdF (Delaunay, Tricaud, Camps - 2020), remportent un concours de la MA IdF 2020. Et tant d'autres encore non connus ? Sujet de cartographie de nos travaux a venir dans l'emails 5.a (mars 2026) ↩︎
- INSEE. « Valeur ajoutée par branche – Données annuelles de 1949 à 2024 ». Comptes nationaux, base 2020, paru le 28 mai 2025. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2830197#tableau-figure1 ↩︎
- Gérard Mordillat & Bertrand Rothé. « Travail, salaire, profit ». Série documentaire, ARTE, 2019. Extrait d'un documentaire plus long, relayé dans un clip sur Instagram. https://www.instagram.com/reel/DO6SvCMiIIN/?igsh=MTgwbDVyajJlZ211OQ== ↩︎
- ARTE. « Travail, salaire, profit – Profit ». Épisode de la série documentaire, 2019, disponible en replay jusqu’en 2026. https://www.arte.tv/fr/videos/083305-006-A/travail-salaire-profit/ ↩︎
- Architects’ Council of Europe (ACE). « 2024 ACE Sector Study ». Étude sur la profession d’architecte en Europe, Bruxelles, avril 2025. https://www.ace-cae.eu/fileadmin/New_Upload/_15_EU_Project/Creative_Europe/ACE_Sector_Study/2024/ACE-Sector-Study-2024_interactif1.pdf ↩︎
- Chesneau, Isabelle. Dans une interview dans le cadre du Forum des Métiers de l'Architecture, 2024, citant son travail Profession architecte. 3ᵉ édition revue et augmentée. Paris : Eyrolles, 2023. Prise de notes de l'entretien disponible ici. ↩︎